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Histoire du Saint-Christophe

AINT-CHRISTOPHE est aujourd'hui détenu par François-Laurent JOÜON et son frère Calixte, rédacteur de ces lignes. L'histoire de notre maison se fonde sur une tradition orale qui n'est peut être pas d'une totale précision. Elle nous a été rapportée par Marthe PINCEMY, qui avait fait l'ouverture de la maison en 1913, en tant qu'employée de maison, et qui était toujours là en 1970 lorsque nos parents rachetèrent l'hôtel. «Mademoiselle Marthe», qui n'aura jamais connu Martine AUBRY, nous accompagna quelques années encore, alerte, dynamique, adorable et sourde comme un pot. Elle réside aujourd'hui au paradis des gouvernantes et nous ne l'avons pas oubliée.
En 1913, donc, Madame DEHILOTTE, nantaise de la bonne société, s'entend conseiller le bord de mer pour l'un de ses enfants à la santé délicate. Elle achète un bout de dune à La Baule et y fait édifier par Ferdinand MENARD, architecte en vue, un chalet tel qu'il figure sur la carte postale ci-dessous. Donnant à ce chalet le nom du patron des voyageurs, on peut penser qu'elle avait conçu dès le départ le projet d'accueillir d'autres enfants que le sien, et leurs parents, et que St-Christophe aura donc toujours eu une vocation hôtelière.

 

A l'époque, pour rejoindre la mer, un chemin traverse la dune. L'église n'existe pas, pas plus que la plupart des villas qui nous entourent aujourd'hui. On s'installe avec bonnes et enfants dans cette «maison de famille», pour de longs séjours. On peut imaginer que le débarquement à Saint-Nazaire, toute proche, des troupes américaines et canadiennes venues nous sortir d'embarras en 1917, n'a pas été sans influence: les affaires semblent fructueuses puisqu'en 1920, Mme DEHILOTTE rachète un terrain voisin sur lequel un certain Docteur JOÜON, parent des propriétaires actuels par une étonnante coïncidence, avait édifié un gymnase afin d'y populariser la gymnastique suédoise. Elle surélève ce bâtiment, toujours avec le concours de Ferdinand MENARD, et le baptise St-François, choix qui nous la rend très sympathique. Le bâtiment n'a guère été modifié depuis. Le rez-de-chaussée conserve les 4 mètres sous plafond nécessaires au déploiement des agrès. Et les occupants de la chambre 124 ne se doutent pas que leur plafond, rabaissé à une hauteur plus vivable, cache encore aujourd'hui les queues de cochon auxquelles s'accrochaient les cordes lisses.

 

La capacité de l'établissement augmentant, le bâtiment principal se voit adjoindre une salle-à-manger à l'Est dont la frise de mosaïques et les volumes des fenêtres sont typiques des années 20. Toujours dynamique, Mme DEHILOTTE décide en 1927 de sacrifier le tennis qui s'étend au Nord pour y édifier une troisième villa dont elle confie à nouveau la construction à Ferdinand MENARD et qu'elle baptise Ste-Claire, du nom de la copine de St-François. On peut penser qu'étant déjà propriétaire de deux bâtiments indépendants, elle imagine faciliter ainsi un éventuel partage entre ses trois filles en adjoignant un troisième bâtiment. Ce faisant, elle confère à cet hôtel, consciemment ou inconsciemment, la caractéristique rare de donner aux séjours qu'on fait dans ces villas l'impression de résider réellement dans une maison de famille.
C'est l'âge d'or de St-Christophe où se presse, «des rameaux à la toussaint», une clientèle élégante, nantaise ou parisienne. Mademoiselle Marthe nous a fait comprendre le mépris que pouvait alors susciter une femme qui serait descendue dîner «en cheveux», c'est-à-dire sans chapeau. Les trois villas et leurs 40 chambres ne suffisant pas à la demande, Mme DEHILOTTE loue les villas alentours, notamment St-Luc, au Nord.
Pourtant la guerre survient et St-Christophe est réquisitionné par la Kriegsmarine pour en faire un établissement de convalescence pour ses pilotes de U-boat sonnés par les bombes alliées. Cet épisode est marqué par l'installation de la première douche que connaîtra la maison!


L'hôtel rouvre après guerre. Mais le temps finit par avoir raison de l'énergie de la fondatrice et l'activité commerciale cesse en 1965. Tandis que sa famille profite encore des villas à titre privé, après 52 années d'usage collectif ininterrompu, l'hôtel est mis en vente avec les 40 crucifix qui protégeaient les dormeurs, mais sans une seule salle d'eau ou wc privé.
En 1970, François-Marie JOÜON, âgé de 64 ans, et sa femme Anne, achètent l'ensemble avec l'idée d'en faire une maison de retraite médicalisée afin de ne pas avoir à prendre la leur (de retraite). Eux non plus n'auraient pas copiné avec Martine AUBRY ! Mademoiselle Marthe prend en mains ses nouvelles clientes avec la même énergie et le même amour. La maison connaît alors une activité bicéphale étrange : vieilles dames l'hiver et constructeurs de châteaux de sable l'été, activité rythmée par deux batailles homériques de cannes anglaises contre pelles à sable à la fin du printemps et au début de l'automne.
En 1976, année de la sécheresse, une maladie de Charcot (ALS), pas prévue au programme, emporte notre mère qui laisse un veuf inconsolé, mais au caractère trempé, piloter l'hôtel avec l'aide de son schnauzer. Nos plus vieux clients conservent de ces années le souvenir d'une maison peu conventionnelle et très attachante. Le patriarche ne se décidera à jeter l'éponge (juridiquement mais pas encore vraiment dans la tête) qu'en 1989 à l'âge de 83 ans.

Mon frère François et moi-même reprenons alors le flambeau en orientant nos efforts exclusivement en direction d'une activité d'hôtel de tourisme dans la catégorie naturelle de l'endroit: le charme. Et Sophie FAÿ, maman de Marguerite et Adélie JOÜON--FAÿ, apporte sa féminité, son talent artistique et son sens des couleurs à un ensemble alors assez austère.

En 1992, accompagnant l'ouverture de la Thalasso de La Baule les Pins (aujourd'hui Relais Thalasso) le restaurant est laissé ouvert toute l'année, tandis que l'hôtel intègre les «Logis de France». L'année suivante, nous rejoignons les «Châteaux et Hôtels Indépendants» devenus, depuis leur rachat par Alain DUCASSE, les «Châteaux et Hôtels de France». Notre père, qui tire définitivement sa révérence en 1994 dans sa quatre vingt neuvième année, ne connaîtra pas la joie, en 2000, millésime symbolique, de voir St-Christophe accueilli, en guise de consécration, par le Guide Michelin, après 87 années d'hésitations! La page pension de famille est définitivement tournée.

Chaque hiver connaît son lot de travaux et d'améliorations et en 2004, première vraie révolution depuis 1927, nous agrandissons le domaine d'une quatrième villa, KER JANIK, la doyenne, construite en 1912 pour Lucien Georges GRAND'JOUAN.

Selon Alain CHARLES, l'historien des villas bauloises, elle aurait été vraisemblablement dessinée par Edouard DATESSEN, père de Paul-Henri. Cette acquisition rajoute à l'hôtel 14 chambres agréables et un beau jardin intérieur formant un ensemble harmonieux.

La maison, en 94 ans, n'aura connu que deux familles pour l'animer. C'est vous dire si l'on s'y attache. L'histoire décidera si, de Marguerite ou d'Adélie, l'une d'elles voudra à son tour reprendre le flambeau. Les idées et les projets ne manquent pas pour continuer d'illustrer la saga calme de cette institution locale, sous les regards bienveillants de Marthe et de nos parents, qui nous surveillent de leurs paradis.

Merci à quiconque pourra apporter à ce bref aperçu d'une longue histoire une précision ou une anecdote @ Calixte JOUON.